Université de Reims Champagne-Ardenne
« Communautés minorisées : posture du chercheur et impact sur la valorisation des langues minoritaires »
Présentation : Charlène Chaupré-Berki est docteure en Sciences du Langage. Dirigée par les professeures Béatrice Fracchiolla et Anna Giaufret, sa thèse, soutenue en 2021, s’intitule Le royasque en France : un dialecte ligurien alpin ? Origines, classification, représentations et réalité sociolinguistique à la frontière franco-italienne
Mots clés : langues minoritaires ; royasque ; ethnographie ; recherche participative
Résumé de la communication :
Cette communication interroge les effets de la posture du chercheur et des choix méthodologiques sur la reconnaissance sociale des langues minoritaires. Elle s’appuie sur une recherche de terrain menée entre 2018 et 2020 dans des localités situées à la frontière franco-italienne (Alpes-Maritimes, Ligurie), où se parle le royasque, une langue minoritaire issue du groupe ligurien. Dans un contexte de plurilinguisme local souvent invisibilisé, cette étude vise à comprendre comment les pratiques scientifiques, lorsqu’elles sont co-construites avec les communautés concernées, peuvent participer à la valorisation — ou au contraire à la marginalisation — de leurs patrimoines linguistiques.
La question centrale qui structure cette recherche est la suivante : dans quelle mesure une approche ethnographique et participative peut-elle contribuer à la reconnaissance d’une langue minoritaire dans un contexte de minorisation linguistique ? Pour y répondre, la méthodologie combine une enquête ethnographique de terrain (observations participantes lors de fêtes locales, entretiens semi-directifs, corpus audio, notes ethnographiques) à une démarche de recherche participative, ancrée dans le croisement des savoirs. Ce choix vise à reconnaître les locuteurs comme producteurs légitimes de savoirs, en intégrant leurs représentations, expériences et récits dans l’analyse.
Le cadre théorique mobilise les travaux de Labov (1972) et Bourdieu (1987) sur les dynamiques de légitimation dans les pratiques langagières, les études sur la glottophobie et la minorisation linguistique (Blanchet, 1994, 2005, 2012), ainsi que les approches contemporaines en recherche participative (Monceau & Soulière, 2017 ; Godrie et al., 2022 ; Lucy & Terrien, 2024). Cette articulation permet de penser les rapports de pouvoir dans l’enquête, tout en questionnant la position du chercheur dans la production et la circulation des savoirs.
Les résultats montrent que la posture du chercheur peut agir comme levier de valorisation culturelle, notamment lorsqu’elle s’inscrit dans des actions concrètes : participation à des projets scolaires autour du dialecte, collecte d’histoires orales en milieu intergénérationnel, accompagnement d’événements culturels locaux. Mais elle peut aussi susciter des tensions, en réactivant des formes d’insécurité linguistique ou des résistances liées aux enjeux identitaires ou politiques du territoire. La mise en œuvre concrète de la recherche participative s’est faite à travers des échanges réguliers avec des acteurs locaux (enseignants, élus, membres d’associations), la co-définition de certains objectifs de terrain et la restitution partielle des résultats aux habitants.
En définitive, cette communication propose une réflexion critique sur les effets sociaux — souhaités ou inattendus — de la recherche dans des contextes de marginalisation linguistique. Elle questionne la capacité de la recherche en sciences du langage à accompagner des dynamiques de reconnaissance et d’émancipation, sans reproduire de logiques descendantes. L’enjeu n’est pas seulement de documenter une langue minoritaire, mais de contribuer à la légitimation partagée de ses usages.
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